Pékin 2008. Le jeune Américain est le champion le plus titré de tous les temps. Dire qu’enfant sa mère avait tout essayé pour qu’il soit bon à quelque chose : médecins, orthophonistes et même psys!
De notre correspondant aux Etats-Unis Régis Le Sommier. Photo Reuters
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New York City, mars 2007. Débarqué d’une Lincoln noire qui l’a emmené de l’aéroport, Michael Phelps marche sur le trottoir du côté de Union Square. Sa chevelure, foisonnement de mèches dévorées par le chlore, aurait besoin d’un bon coup de peigne. Il n’a pas l’air conquérant des champions qui en imposent. S’il n’y avait sa taille, personne ne le remarquerait dans la foule. En arrivant dans la boîte de nuit où il doit jouer les mannequins pour une marque de combinaisons de natation, il tient poliment la porte à quelqu’un qui ne le reconnaît pas. Il n’aime pas défiler, ça se voit tout de suite. Sur l’estrade, son torse trop long, son dos gigantesque, ses jambes trop courtes et ses bras immenses lui donnent l’allure d’un yéti des piscines. On aurait pu l’appeler « l’albatros » si le surnom n’était déjà pris par l’Allemand Michael Gross, un autre champion. Car, sur la terre ferme, Phelps est maladroit, très maladroit. « On lui interdit le snowboard, le football américain et les sports trop violents, de peur qu’il se fasse mal », se souvient Urbancheck, son coach à l’université du Michigan et un des premiers, avec Bob Bowman, son mentor, à s’apercevoir des qualités exceptionnelles du nageur lorsqu’il avait 11 ans et vivait à Baltimore.
Michael Phelps courait autrefois mais il a dû arrêter. Il a les ligaments tellement flexibles qu’il n’est pas stable. Ses chevilles sont désarticulées. Allongé, il peut les étirer jusqu’à toucher le sol avec ses doigts de pied. « On dry land » (au sec), comme on désigne dans le jargon des nageurs américains tout ce qui se trouve à l’extérieur d’une piscine, Michael Phelps n’est pas à l’aise. « En revanche, dans l’eau, ses handicaps se transforment en atouts », ajoute Jon Urbanchek. Ses pieds fonctionnent comme des palmes. Où qu’il aille, il lui faut de l’eau. Phelps est comme un dauphin, incapable de survivre longtemps hors de son élément.
Votre enfant ne sera jamais capable de se concentrer. » Deborah Phelps en a entendu d’autres depuis le jour de juin 1985 où son fils est né. Elle encaisse sans répondre le verdict de ce professeur. Elle s’est toujours dit que son fils finira bien par se calmer. Mais les années passent et Michael ne tient toujours pas en place. Et Deborah Phelps finit par redouter les conseils de discipline où, en fait, c’est elle qu’on accuse. Forcément, selon les professeurs, elle ne sait pas éduquer son fils... Pour Michael Phelps, la classe n’est qu’un moyen d’attirer l’attention. Sa socialisation est problématique. Deborah a tout essayé, tuteurs, psychologues, séances d’orthophonie... Pour ne rien arranger, en 1994, elle et son mari, Fred Phelps, un officier de police, ont entamé une procédure de divorce. Michael vit cela très mal. En plus de son métier d’institutrice, Debbie doit élever seule ses trois enfants. Michael, le petit dernier, qui pousse comme une asperge, frise déjà la démesure. Il est bourré de complexes. Un soir, dans le bus qui le ramène chez lui, un gamin le traite de chimpanzé. Michael le frappe, les autres enfants s’en mêlent. Bagarre générale. Deborah supplie le chauffeur de le reprendre le lendemain. Peine perdue. Son fils écope d’une semaine d’exclusion.
Peu de temps après, au cours d’une visite médicale, le médecin de famille pense avoir trouvé ce dont Michael Phelps souffre : TDAH, trouble déficitaire de l’attention et hyperactivité. Michael Phelps fait partie de ces enfants dont la concentration peut être brisée par le bourdonnement d’une mouche au fond de la classe, mais qui, le même jour, vont passer des heures dans leur chambre à construire un robot. Michael Phelps, débordant d’énergie, ne regarde pas le monde comme les autres. A 9 ans le médecin lui prescrit un traitement au Ritalin, un médicament psychotrope. En classe, le médicament fait son effet. Tous les midis, il doit passer le prendre à l’infirmerie. « C’est quoi, ce truc ? T’es malade ou quoi ? » ricanent ses copains. Un soir, il dit à sa mère : « J’en ai assez. Les autres ne prennent pas ça, je veux arrêter. Je vais y arriver tout seul. »
Si Deborah accepte, c’est qu’entre-temps elle a inscrit Michael à des cours de natation. En dépit d’une expérience désastreuse à l’âge de 6 ans, où il avait peur de mettre la tête dans l’eau, elle a remarqué qu’il a l’air de se plier plus facilement à cette discipline. Ses sœurs aînées sont d’excellentes nageuses. La cadette, Whitney, a même frôlé la sélection nationale. Michael semble aimer la compétition. Deborah Phelps croit au miracle lorsqu’elle l’accompagne à la piscine. Lui qui ne pouvait jamais tenir en place, le voilà qui patiente en attendant son tour au bord du bassin. Un jour, Bob Bowman, celui qui deviendra son coach et son mentor, réunit Debbie et son ex-mari et leur explique que Michael est « anormal, un pur génie ». Il leur prédit l’avenir : « A 15 ans, il sera dans l’équipe nationale. En 2000, il assistera au JO de Sydney en spectateur. A Athènes, il fera ses premiers Jeux et... en 2012, il deviendra le nageur le plus titré de tous les temps. » Bob Bowman se trompe. Quatre ans plus tard, à Sydney, Michael termine cinquième du 200 mètres papillon. Il a 15 ans.
C’EST SUR LE BANC QUE S’OPERE SA METAMORPHOSE
J e veux toucher ce mur. Je ne pense qu’à ça, toucher ce putain de mur avant les autres », dit-il pour expliquer ce qui le motive. Samedi dernier, en égalant le mythique record de Mark Spitz (sept médailles d’or aux JO de Munich), Phelps a touché le mur un centième de seconde avant le Serbe Milorad Cavic. Un écart infime, du jamais-vu. Lors du 200 mètres nage libre, il n’a pas vu le mur. De l’eau s’est infiltrée dans ses lunettes. Il finit les 50 derniers mètres à l’aveugle. Au lieu d’exploser de joie à l’arrivée, il balance ses lunettes de rage. De la tribune, Debbie croit un instant revoir le Michael d’autrefois, celui qui envoyait tout promener dans une bordée d’injures. Lui ne la voit pas. Sa perception lointaine est déficiente. A la cérémonie de remise des médailles, il demande à Peter Vanderkaay, l’autre Américain sur le podium, où se trouve Debbie. Or, elle est dans la tribune, presque en face de lui. Sa sœur Whitney le sent désemparé et lui envoie un SMS, la seule conversation qu’il ait avec le monde extérieur. Depuis le début des Jeux, Debbie et ses sœurs ont eu tout le temps de faire connaissance avec les stars de la NBA, LeBron James et Kobe Bryant, venus encourager les nageurs. Elles n’ont parlé à Michael face à face qu’une seule fois. C’était son choix. Bouclage volontaire. Au village olympique, il a fait inscrire son coach comme garde du corps.
Depuis neuf jours, l’univers de Phelps se limite à deux choses, une suite – pas un 4-étoiles – identique à celle des autres athlètes et un iPod saturé de rap, la seule musique, ou presque, qu’il écoute. Manger, nager, dormir, et tous les jours des prises de sang, autant pour lever les soupçons de dopage que pour observer l’équilibre chimique de l’athlète, dont la capacité à se débarrasser de l’acide lactique, et ainsi à récupérer après l’effort, est phénoménale. Cette vie monacale ressemble à celle qu’il mène toute l’année.
La journée typique débute à 5 heures du matin. Il lui faut une demi-heure pour émerger. A Pékin, il avalait le soir une pilule d’Ambien, un somnifère puissant qui a l’avantage de garantir six heures de sommeil dont on ressort sans sentir de fatigue. La léthargie, c’est l’ennemi du nageur. Pour y échapper, Phelps se douche avant les compétitions. A 8 heures, il retrouve son coach à la cafétéria. Sa nourriture a été importée des Etats-Unis pour limiter les risques de grippe intestinale. Ses carburants : pizzas, pâtes, pancakes et gâteaux au chocolat. A 8 h 30, il prend la navette pour se rendre au Cube d’eau. A partir de là, le rituel est immuable : échauffements, travail des techniques de nage et relaxation. Il enfile enfin sa Speedo LZR Racer (ce qui lui prend vingt minutes en moyenne), sorte de peau plus lisse que la peau, une révolution vestimentaire à laquelle on attribue une trentaine de records du monde depuis son apparition en février.
Michael Phelps s’installe alors sur le banc avec Jay-Z, Young Jeezy ou Eminem dans les oreilles. C’est à cet endroit que s’opère la métamorphose qui, une fois dans l’eau, va le porter à la victoire. Son visage se transforme en un masque impassible et froid. Il dit que le rap a sur lui un effet hypnotique, qui lui permet de rentrer en lui-même. Mais, après la course, il est incapable de se souvenir de ce qu’il écoutait avant d’entrer dans l’eau. « Michael Phelps a une capacité hors normes à compartimenter. C’est son plus gros avantage », déclare Bob Bowman. Chez les autres athlètes, la pression peut exacerber les forces ou, au contraire, les pétrifier. Michael Phelps n’y est pas sensible. « La raison pour laquelle je nage si vite, c’est parce que je suis détendu », explique-t-il. Détendu. Pas concentré, pas sublimé par l’enjeu. Simplement détendu. Il dit souvent que son obsession n’est pas de gagner mais de ne pas perdre. Il se réfugie dans son monde, le même monde qui le rendait autrefois si différent des autres enfants et qui lui causait tant de soucis. Michael Phelps a toujours écouté sa voix intérieure. Il ne sait pas faire autre chose. Depuis dix ans, elle lui dicte d’être le premier à toucher le mur.

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